Les funérailles

Mercredi 23 Septembre 2020

Tous les jours je me fais un beau planning, une super to do list, je mets des couleurs, je souligne une fois, deux fois, trois fois certains trucs urgents, je me couche dessus et quand je me lève, il fait toujours 30 degrés dehors. 

Cette année, l’été ne veut pas mourir. 

Et moi, c’est terrible, mais je suis incapable d’être efficace intellectuellement parlant quand il fait chaud et que mes jambes sont à l’air. 

Pour écrire, c’est désolant, il me faut du froid, de la pluie, des bourrasques de vent qui s’invitent dans les interstices des fenêtres. Il me faut du thé chaud, des bruits de gouttes ou de petites cuillères dans les tasses. Et là seulement, quand la nuit tombe à 17h, je me dis que le monde peut attendre et tourner sans moi. 

Je travaille comme un âne, enfin c’est con comme comparaison, c’est malin un âne, on va dire que je travaille comme un chasseur, voilà c’est mieux, j’enchaîne les trucs bien terre à terre parce qu’il faut manger, mais pour ce qui est d’aligner deux mots cohérents sur une feuille, je préfère lire ceux des autres les doigts de pieds au-dessus de la Seine et les épaules qui cuisent au soleil. 

Quand je me réveille, je vois le ciel bleu, pas un nuage, ma chienne veut son câlin, veut sortir, moi aussi je veux un câlin et je veux sortir, finalement je ne suis pas plus difficile qu’un clébard et ça me rassérène. Je suis pas devenue complètement con. 

Je lui mets sa laisse, j’enfile un morceau de tissu pas bien couvrant et on dégage de là, toutes les deux. Je claque la porte sur ma to do list, froissée sur l’oreiller. 

Ma chienne caracole, prête à avaler les kilomètres, la truffe au vent. Moi… tous les matins j’oublie qu’on est en 2020, et que je suis privée du même bonheur. Non, moi la mienne de truffe est cachée derrière un masque que j’oublie systématiquement d’enfiler, et c’est en posant un pied sur le trottoir que je les vois, tous, et que bon, hein, demi-tour toute récupérer le morceau de tissu infâme. Ma chienne me regarde d’un air mi-navré, mi-méprisant « Ça va faire 6 mois, tu peux percuter ? ». 

Du coup, au lieu de sentir les effluves d’été qui s’éternise, le goudron chaud, les figues sur les étals, la noix de coco d’une fille qui s’est lavé les cheveux, c’est mon haleine que je goûte. Tout se passe bien si je m’en tiens à avaler du melon ou des cerises. Ça fait 6 mois que je n’ai pas mangé d’ail. 

Avoir le nez masqué me rend cinglée, j’étais déjà adepte du « no bra », maintenant j’ai envie de sortir sans culotte. Pour me venger d’avoir une couche supplémentaire non désirée. 

Je ne le ferai pas. Je suis une fille, j’habite à Paris, j’ai envie de rester en vie. Checkez les infos, demandez à votre soeur si jamais vous viviez dans une grotte.  

A ma station de métro, je remarque que toutes les femmes que je croise ont la gorge nue. Pas un collier à l’horizon. Je me souviens : il y a une vague d’arrachages de colliers dans mon secteur, l’autre jour ils ont trainé sur plusieurs mètres une vieille dame par le cou. J’ai interdit à ma mère de porter des bijoux. J’ai arrêté d’en porter aussi. C’est sympa, cette ambiance masques sur la gueule et les bijoux laissés dans leur écrin. Ça me rappelle certaines époques, certains pays. Ce serait cool qu’on soit toutes à sortir sans culottes. La révolution cul nu silencieuse, mais j’imagine que personne dans ma rame n’est suicidaire.

Je me souviens, quand ils nous ont mis les masques.

D’abord sur ceux qui soignent, évidemment.

Puis sur ceux « à risque ». 

Puis les vieux. 

Les moins vieux.

Les encore moins vieux. 

Les enfants.

Les tout-petits. 

Ils les ont collés sur les SDF. 

Comme ça on les voit encore moins. 

C’est pratique.

Je passe à côté d’une école. Les parents, les enfants, les maîtres et maîtresses, tous masqués.

Les doudous aussi. Pour rigoler, je crois. 

Personne rigole.

Certains petits crient de joie, mais je n’ai pas vu leur bouche s’ouvrir.

D’autres pleurent, crachent leurs larmes, et la morve, tout le liquide qui imbibe le masque de travers, et laisse apparaître deux yeux rouges. 

Les mamans qui l’arrachent, d’un coup sec, pour moucher le nez, embrasser les joues.

Comme pour dire « Ah mais merde, fais chier ce truc… »

Fais chier ce truc qui m’empêche de consoler. 

Qui m’empêche de sourire.
Qui m’empêche de le sentir. 

Et puis elles l’ont remis. 

Tout le monde l’a remis. 

Vite, bien vite, pour ne pas se faire mal voir du voisin. 

En ce moment y’a des places à gagner pour Vichy, ils sont bouillants sur les lettres anonymes et la délation.

Les collégiens, pas bien grands, pas bien bravaches, n’ont pas eu le loisir de le retirer. 

AirPods, portable, continuité de la main. Et maintenant , le masque, bien présent pour empêcher les retrouvailles. 

C’est encore petit, un collégien. 

Pas assez faut croire.

Des colonnes et des colonnes d’élèves masqués, les yeux vitreux. 

Leurs tissus colorés, bariolés, customisés, ne trompent personne. 

Voilà l’uniforme qui les révulsait pourtant à une époque, et qu’ils endossent aujourd’hui.

Bien obligés, qu’ils disent tous. 

C’est pour notre santé, renchérissent-ils. 

La peur était en train de changer de camp. 

C’est dommage. 

Le retour du boomerang va laisser des traces. 

En attendant, Darmanin est toujours ministre. Moha la Squale séquestre et tabasse ses copines, tout le monde se rue sur son nouvel album. C’est con, en voilà un qui n’aurait pas manqué au rap. Roméo Elvis sort avec une bombe atomique mais tripote des gamines dans des cabines d’essayage, qu’on vienne pas nous expliquer que tous les agresseurs agressent parce que chez eux il n’y a que des boudins, si les agresseurs agressent c’est parce que ce sont des agresseurs et point. Fary envoie sa bite en photo alors qu’on ne lui a rien demandé. Une fille à Strasbourg s’est fait massacrer par trois mecs parce qu’elle portait une jupe, personne ne l’a aidée, ils étaient nombreux à regarder. Luna aussi. Et Polanski reste membre à l’Académie des César. 

Il y a aussi cette nana qui s’est fait refouler à l’entrée du musée d’Orsay. Pas parce qu’elle a un décolleté, comme on l’a pourtant écrit partout. Mais parce qu’elle a des gros seins ET qu’elle porte un décolleté. 

Ça me rappelle… toutes ces fois au lycée où on m’a demandé de m’habiller plus « convenablement ». Quand je dis ça, on pourrait croire que je me promenais à moitié à poil (et quand bien même…). Mais non. Mes vêtements étaient moulants et mes seins sont énormes. On s’habillait toutes plus ou moins pareil, mais j’étais seule à déranger. 

Je ne me suis jamais exécutée. Diane non plus, Diane ne s’exécutait devant rien. Déjà à l’époque, c’est ce que je répondais : ce n’est pas à moi de me couvrir, mais à eux de s’éduquer. 

Si, à même pas 18 ans, mes chers camarades masculins ne pouvaient se concentrer sur la bataille de Stalingrad parce que je fais un 85E, c’est dommage. Mais c’est pas mon putain de problème. 

Aujourd’hui, les gamines organisent de force des journées « on met des débardeurs et des shorts parce que c’est la putain de canicule bande de tarés et on vous emmerde ». Ça me fait comme un câlin au coeur. Elles ont bien plus de tripes que nous au même âge. Dire que je me sentais trop thug et féministe parce que je préférais rentrer chez moi plutôt que me changer… On était deux à le faire dans un lycée de 2000 élèves. Elles, elles sont des centaines de milliers. Chapeau les filles. 

Le matin, quand le réveil sonne et que je ne travaille pas, j’ai le choix. Le ciel bleu avec ma chienne, ou l’horreur du monde en boucle jusqu’à ce que je finisse la tête dans le four. 

Je me trouve encore courageuse d’esquiver.

Je ne dis pas que c’est simple. Tous les jours, l’éclatement de la voûte intestine, c’est effectivement compliqué. Ma psy me dit que personne ne sort sans Spasfon. Je la crois. 

Hier encore, j’ai marché partout, partout, partout dans Paris avec Enio Morricone, la belle idée qu’il a eue de tout laisser tomber cette année, et à Rome par-dessus le marché. Un gros malin celui-la, je vous le dis, au moins, à Rome, ils chantent encore sous le masque. 

Je connais Paris tellement par coeur qu’on ne sait plus où aller avec ma chienne. Alors on finit toujours aux mêmes endroits, là où j’ai été follement heureuse dans un passé qui me paraît infiniment lointain. Peut-être même que ça n’a jamais existé. Je deviens dingo je vous dis. J’ai envie de jeter de minuscules graviers sur les couples qui s’aiment, sur les filles qui font du shopping, sur les mecs qui boivent des bières. Aujourd’hui, être un vrai petit fifou c’est retirer son masque quelques minutes dans le métro… les regards stupéfaits, on devine l’arrondi de la bouche de certains sous le tissu. Merde. A une époque, était fifou celui qui s’enchaînait à un arbre. Qui lançait des pavés. Qui voulait cramer le monde pour le reconstruire. 

Mais non. Aujourd’hui c’est retirer son masque dans les transports pour se moucher. 

Super. 

J’ai avisé un truc qui m’a crevé le coeur, déjà qu’il est en morceaux, je ne vous raconte pas la tambouille. 

Un monsieur, l’âge de mon père, dont l’élastique du masque a sauté. 

Il a farfouillé inutilement d’une main dans ses poches, horrifié. Il en avait pas de rechange.

Je l’ai vu, un peu hébété, chercher une pharmacie des yeux. Y’en avait pas. Il est parti en collant l’inutile étoffe sur son nez, tout paniqué. Forcément. On lui explique toute la journée que sans, il va crever. Et il veut pas crever, pas maintenant, alors il trottine à la recherche d’un néon vert en forme de croix, comme les Croisés galopaient derrière une croix rouge sang. 

Damn. 

C’est ça, la préoccupation pendant cet été indien 2020 qui n’en finit pas. 

Trembler si un élastique saute.

On a marché, marché, marché, pour ne pas laisser une goutte d’été s’en aller. Pour bloquer le temps, l’essorer jusqu’à la moelle, l’empêcher de se tirer. Je n’ai rien vu de 2020 à part la mort, le racisme, la maladie, les viols, les féminicides, les masques, la trahison, la petitesse, la médiocrité, l’horreur. Rien pour déclarer son amour au monde. Juste… quelques rayons de soleil qui ne voulaient pas se retirer. Pas tout de suite. Ce n’est pas grand chose, mais c’est mon cadeau que je m’octroie depuis fin Août. Je prends un retard de dingue dans mon boulot, je ne suis à jour nulle part, à 50% de mes capacités, et… je m’en branle. 

C’est pas tous les jours que l’été refuse de mourir. 

J’ai préférer le laisser m’envahir de tout son poids. 

Rien faire d’autre que compter mes cheveux dorés ou mes taches de rousseur. 

Il a essayé tant bien que mal de me consoler, des tragédies des autres, des miennes. Il y a comme du sang dopé à la vitamine C partout sur les pavés, partout où j’ai traîné mon chagrin immense. 

J’ai bien fait. 

L’été est parti hier.

Il en a plein le cul, de nous, de moi, de nos masques, nos mesquineries, de nos délires étriqués d’abrutis. 

Il se tire pour de bon. 

Quand on le reverra, l’an prochain…

… Dieu seul sait comment il nous trouvera.

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