Parce que, OUI, il y a systématiquement un Jour Fatal de l’Apocalypse dans toute histoire de dépressif qui se respecte. Ça se passe rarement dans le feutré, ces choses-là, ce serait trop simple… Non, il lui faut un orchestre symphonique, à la dépression ! Une parade dans la ville avec fanfare, majorettes et cotillons !
Une explosion, une catastrophe, ou alors carrément le contraire, un détail minuscule mais qui marque un tournant décisif contre lequel on ne peut rien : le passage à la dépression. L’avant et l’après se matérialise dans une minute, précise, redoutable, qui rien qu’à son souvenir fait couler des rigoles de sueur dans la nuque des plus résistants d’entre nous. Souvent, c’est une journée qui démarre pourtant normalement. Le réveil sonne, on sort du lit, on fait couler le café et puis… quelques minutes ou quelques heures plus tard, tout bascule, on ne comprend plus rien et BAM ! on entre officiellement dans une ère violente, sombre et chaotique.
On aurait mieux fait de pas se lever, tiens.
Mon Jour Fatal de l’Apocalypse à moi, c’était une journée d’été chaude et ensoleillée, au mois d’Août. Le 23 Août 2017, pour être très précise. Forcément, quand votre vie part totalement en vrille, on se souvient du calendrier avec une précision chirurgicale.
Je passais mes vacances dans le Sud de la France, et je visitais Sanary ce jour-là. Magnifique, Sanary. Un vrai décor de carte postale. C’est couillon de choisir un endroit aussi idyllique pour vivre la pire journée de sa vie. Il vaudrait mieux un décor de film de zombies, des rues sales, de la pluie qui se déverse sur les pompes. Mais pas des palmiers, un charmant petit port et les cigales qui s’égosillent à qui mieux mieux.
Les calculs ne sont clairement pas bons, on est d’accord. Mais qu’est-ce que vous voulez ? On ne choisit pas.
Après avoir passé la journée à flâner dans les ruelles pavées, écrasées par la touffeur ambiante, on décide d’aller au restaurant, la personne qui m’accompagne et moi-même.
L’ambiance est joyeuse, légère. Un feu d’artifices sera tiré sur le port à la nuit tombée, les badauds se dépêchent de dîner pour ne pas louper le spectacle. Le serveur prend notre commande, nous apporte à boire, on trinque. Les entrées arrivent.
Et là, plus rien.
Le fumet de mes gambas grillées fleure à mes narines. Mais il me colle la nausée. La personne assise en face de moi me parle, mais je ne l’entends pas. La ligne est brouillée. Ça bourdonne sec dans mes esgourdes. Je vois sa bouche s’ouvrir et se fermer, aucun son n’en sort. Et d’un coup, le coeur s’emballe. Une tachycardie de folie s’empare de mon coeur et le projette de toutes ses forces contre ma cage thoracique, qui menace de se fendre et de voir mon palpitant affolé atterrir dans mes crustacés. Sueurs froides. Bouffées de chaleur. Je ne sens plus mes membres, comme enveloppés dans du coton. Je pense trembler, je n’en sais rien, je ne suis plus aux commandes. Mes oreilles se débouchent d’un coup sec et là c’est le bruit, assourdissant, qui s’empare de mes tympans et me vrille les tempes. Claquements de couverts dans les assiettes, discussions enthousiastes, bouches qui mâchent, tout me parvient fois mille, comme en retirant un casque anti-bruit lors d’un concert d’heavy metal au premier rang. Les mots des conversations viennent danser la carioca dans mon cerveau, tout se mélange en une bouillie de bruit épouvantable, la nausée ne fait qu’augmenter, je ne peux plus respirer.
Voilà. Vous l’avez compris, je pense. C’était ma toute première crise de panique.
Mais pour quelqu’un qui n’en a jamais fait… c’est comme mourir. Mais en pire. Parce que quand on meurt, au moins, c’est fini. On ne souffre plus. Là, j’étais comme un poisson agonisant dans un filet de pêche, cherchant désespérément l’air, espérant à toute force une accalmie qui ne venait pas.
» Je suis en train de mourir, et personne ne le voit. «
Il faudrait parler. J’en suis incapable. Si j’ouvre la bouche, je vomis. Je suis une personne bien élevée, je n’aime pas provoquer de scandales, je porte une jolie robe blanche à fleurs, merde, je vais quand même pas gerber mes tripes sur mes gambas ?
La personne avec moi s’arrête de parler, et me demande si ça va parce que « t’es toute pâle ». Sans déconner.
J’essaie de retrouver mon souffle, de reprendre le contrôle en faisant ce que je fais toujours en cas de catastrophe majeure : garder une contenance.
Je réussis à murmurer « il faut qu’on parte ». La personne me connaît assez pour savoir que si je suis capable de quitter un restaurant sans même avoir touché l’entrée, c’est qu’il faut se barrer, et en quatrième vitesse.
Je me lève. Me rassois aussi sec. Les guiboles ne répondent pas. Le bruit monte de plus en plus, m’enserre, m’étrangle, il faut que je sorte, que je respire de grandes goulées d’air, vite. Je refais une tentative. C’est la bonne. Tel Bambi sur la glace, je claudique du mieux que je peux vers la sortie qui donne directement sur le port.
Mais ledit port est bondé. Evidemment. Dans moins d’une heure, c’est le feu d’artifices. Des enfants dopés au sucre de leurs glaces me foncent dessus, des parents insouciants déambulent parmi les étals d’artisans venus présenter des bijoux, des poteries et autres joyeusetés estivales.
Il y a trop de monde, je dois marcher. Quitter la foule oppressante. Faire circuler à nouveau le sang dans mes veines.
Je file comme une souris. Tente de me frayer un passage, afin de quitter le port. Une fois dans une ruelle plus calme, non seulement ça ne s’arrête pas, mais ça empire. Je ne sens plus du tout mes membres, des fourmis viennent par milliers picoter mes extrémités. La nausée est intenable, mon coeur est comme possédé. On décide de retourner à la voiture, garée dans un parking typique du Sud, non souterrain, mais à plusieurs étages en hauteur. Je ne me souviens pas du trajet.
A la voiture, je m’accroupis face au capot, à l’abri d’éventuels regards et j’essaie de vomir. Puisque j’ai la nausée, des hauts le coeur et des spasmes, c’est bien que j’ai envie de vomir non ? Non. Rien d’autre ne sort qu’un peu de bile, forcément, j’ai l’estomac vide depuis le matin.
Je m’assois à la place du conducteur, tente de contrôler ma respiration. J’essaie désespérément de me calmer. Je ressors, tente de vomir à nouveau, plus loin j’entends les feux d’artifices exploser dans le ciel. La personne qui m’accompagne ne comprend pas ce que j’ai, et innocemment s’en va prendre quelques photos du spectacle parce que « on est en hauteur, c’est génial, il y a une vue de folie ». Soit. Moi je ne vois que deux choses : le parking restera encore désert un petit moment, et « le ciel est en train de fêter le jour de ma mort en couleurs chatoyantes ». Super, le pragmatisme.
Une heure passe. Je ne respire toujours pas normalement. La nausée est aussi forte, la tachycardie ne me lâche pas. Les spectateurs reviennent à leur voiture, la personne qui m’accompagne aussi. « Ça va mieux ? » Non. Mais comment le dire. Je suis la seule qui a le permis, nous étions à Sanary pour la journée, notre maison se situe à Golfe Juan. 139 kilomètres. 1h35 de route. Quand je ne peux même plus bouger les orteils normalement.
A ce moment là, j’aurais dû appeler à l’aide. Je le sais. Faire venir les pompiers, ou le Samu. Mais je fais partie de ces gens (débiles, pardonnez-moi mais c’est vrai) qui pensent que tout ce qui leur arrive n’est jamais grave, ne vaut jamais la peine qu’on se penche dessus. « Je vais quand même pas faire venir les pompiers, merde, ils ont autre chose à foutre, y’a des gens qui ont des vrais accidents, arrête ton cinéma et reprends toi ! ».
(On remarquera ô combien toute empathie et bienveillance, pourtant omniprésentes quand il s’agit des autres, disparaît instantanément quand ça nous concerne. )
Les gens reprennent leur voiture et s’en vont peu à peu. Le parking était blindé, il est désormais vide. De grosses gouttes de sueur coulent entre mes omoplates, c’est froid et poisseux, une sueur malade. « Je ne peux pas rester là, faut que je nous ramène chez nous coûte que coûte, en plus c’est une caisse de location, et je dois la rendre demain matin au propriétaire, je ne peux pas aller à l’hôpital, qu’est-ce qu’on ferait pour la voiture, allez ma grande, mets la clé dans le contact, débrouille toi, on va le faire tout doucement, d’abord tu sors de ce putain de parking et après tu feras une pause, allez, on y va… »
C’est ce que je fais. Dans ma tête il y a une pom pom girl qui m’engage à reprendre le dessus. Ca fait plus de deux heures que nous sommes ici, il faut partir, rendre la voiture comme convenu le lendemain, ça devient une obsession, qui bien évidemment loin de me calmer fait grimper encore davantage l’angoisse.
Avec du recul… qu’est-ce qu’on en avait à foutre, au juste, de rendre la voiture ? Je ne sais pas. Mais sur le moment, ça me paraissait vital. Bien plus vital que mon corps en train de mourir. Vous trouvez ça con ? Vous avez raison. Mais je crois bien que personne n’est raisonnable et capable d’analyser une situation pendant une crise de panique. Personne. Jamais.
Je mets la clé, tourne. Essaie d’embrayer. Ma jambe ne répond pas. J’inspire, expire. Exhorte mon imbécile de jambe à pousser, faire son boulot. Au bout de plusieurs minutes interminables, ça marche. Mon pied pousse, je retrouve les réflexes mais je mets dix minutes pour sortir de chaque étage.
Une fois sortie du parking, je branche le GPS. 139 kilomètres. 1h35 de route. Je n’y arriverai jamais. Mais j’essaie. Je réussis à sortir de Sanary, j’arrive à un rond point et là, à nouveau, mes jambes me lâchent. C’est tout juste si j’arrive à me garer près d’une zone industrielle, dans un chemin non goudronné, avec personne à l’horizon à part de gros blocs en préfabriqué.
J’arrête. Je ne peux pas. Là seulement je sens quelques larmes couler sur mes joues. Ma gorge est serrée à craquer. J’essaie d’expliquer ce que je ressens à la personne à côté de moi, mais je suis confuse. Comment mettre des mots sur de l’incompréhensible ? Je pense à un malaise vagal, une chute de tension un peu vénère, comment en être sûre ?
» Tu veux qu’on fasse une pause ? Le temps de reprendre tes esprits ? «
Je n’ose pas lui dire que ce n’est pas d’une pause dont je crève d’envie, mais d’une chambre d’hôpital avec 14 internes autour de moi qui me rassurent sur mon état.
Va pour la pause. Qui dure. Il fait chaud, il y a un moustique dans la voiture. Son battement d’ailes me vrille les tympans. Pas un chat autour de nous. La nuit, noire d’encre. Pas franchement optimale, la situation, pour se calmer…
Je mets plusieurs heures pour sentir à nouveau mes membres répondre. Ma bouche est sèche, comme si on m’avait filé plusieurs paquets de coton dans le gosier. Mais le coeur bat un rythme plus régulier, moins affolé, alors je décide de reprendre la route dans la nuit. Je roule extrêmement prudemment, collée à droite sur l’autoroute, à 90 km/h. Les mâchoires serrées par la nausée, les mains accrochées au volant à m’en faire mal. Fixer les bandes blanches sur l’asphalte, tenter de respirer normalement. Au lieu des 1h35 de trajet, je mets le triple. C’est avec le soleil qui se lève que j’atteins enfin la propriété.
Une fois rentrée, bien à l’abri dans mon lit, tout s’arrête. Plus de nausée, plus de sueurs froides. Rien. Comme si je l’avais rêvé. Je tombe d’un coup sec dans le sommeil (forcément, une crise de panique comme celle-ci, ça met chaos).
Je mettrai presque un an avant de comprendre ce qu’il s’était passé cette nuit-là.
Un an où je ne fais aucun lien entre mes nausées chroniques, des crises d’angoisse subites, un appétit totalement absent, des douleurs au ventre insoutenables et ce fameux Jour Fatal de l’Apocalypse.
Parce qu’on peut être éduqué, malin, courageux et devenir totalement aveugle, nager dans le déni absolu, lorsqu’il s’agit de ce qu’il se trame dans la tête…
Et c’est là, malheureusement, que la maladie s’installe insidieusement et provoque des dégâts incroyables, quand il suffisait pourtant de s’asseoir une minute et de regarder.
Ou, tout du moins, de ne pas rendre la voiture de location comme convenu, et de prévenir les pompiers.


On va bien y arriver un jour à cette destinée que vous portez en vous de devenir thérapeute…
Un excellent d’ailleurs.
De quoi j’me mêle, là !
Pierre-Luc
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Ahahah thérapeute je ne pense pas… mais merci 🙂
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